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Ces petites chroniques me trottent dans la tête depuis un moment. Je porte un regard souvent décalé sur la voile car si j’y travaille depuis dix ans, c’est bien l’univers de la glisse qui m’a emmené en mer. Je n’ai pas usé mes fonds de culotte en Optimist, j’ai fait du Laser bien après avoir tirer mes premiers bords en planche à voile et si je suis souvent sur le pont des bateaux, je continue de naviguer en kitesurf. Je ne vais pas en mer pour tourner entre des bouées et faire la course – bien que je fasse par ailleurs beaucoup de photo de régate et que je condamne pas l’exercice –  j’y vais pour comme je l’avais écrit un jour, rouler sur le dos de l’océan, trouver de l’épaisseur existentielle en essayant d’être intime avec la mer et le monde en tenant le vent à bout de bras. Enfin, pour que les choses soient bien claires, j’aime la voile mais ça ne m’interdit pas de jeter un regard disruptif sur cet univers qui est aussi le mien

Le mythe de la croisière. La croisière est aux passionnés de voile ce que le « drop out » a été à la beat generation ou le retour à la terre aux hippies français des années 70. Un décrochage idéalisé. Tout larguer, partir autour du monde, ne plus revenir. Le récit de voyage est un thème récurrent dans la voile, mais le voyage dans sa dimension la plus extrême. Le grand voyage, l’aventure d’une vie, le tour du monde. Beaucoup en rêvent, peu nombreux sont ceux qui font le pas. Encore plus rares ceux qui parviennent à s’adapter sur la durée à se nouveau mode de vie, ou ceux qui en reviennent apaisés, prêt à reprendre, la vie a ses nécessités, leur place dans le trafic de la société moderne . Mais là n’est pas le problème finalement. Chacun peut rêver et s’essayer à cette exercice, quand certains s’en tiendront à la case fantasme sans jamais pouvoir ou vouloir franchir le pas. Sauf que ce mythe a des conséquences directes

Le bateau habitable : Le mythe de croisière est un idéal, un idéal qui a accouché d’un format. Le bateau habitable dans sa forme actuelle. A la fois véhicule et abri du marin. Caravane également et il ne faut pas être mauvaise langue patenté pour voir dans certain port que nombreux sont ceux pour qui un voilier est un camping-car qui flotte. La figure idéale du voyageur en prend un coup, c’est certain. Tout le monde n’est pas Moitessier, il ne faut pas rêver. Le bateau habitable en lui-même n’est pas critiquable si ce n’est qu’il est lourd, lent, assez complexe à manier et cher. Qui aime bien châtie bien. Revenons à la source pour tenter de comprendre. Pour quelles raisons a t-on envie d’aller sur l’eau ? Pour cette sensation de liberté, pour toucher avec son corps les limite du monde comme écrivait Jean Michel Asselin à propos de la montagne, pour exister d’une autre manière, pour n’être qu’un corps avec des sensations, pour oublier que la vie normale est beaucoup plus compliquée. Que propose le voilier habitable si on veut bien s’autoriser à le critiquer un instant ? Le posséder implique un budget conséquent, lui trouver une place de port est le casse-tête que l’on sait, mais au delà de ces péripéties, le sortir juste pour quelques heures afin d’aller jouer avec le vent est bien souvent hors de portée. Il faut être plusieurs, avoir plusieurs heures devant soit. La spontanéité en prend un coup, difficile aussi dans ces conditions de s’adapter à une météo par nature imprévisible. Un comble. Imaginons ces obstacles passés. Une après-midi. S’il y a cinq nœuds, c’est une balade paisible et c’est vrai, un incroyable moment de liberté partagé. Pour les sensations fortes, par contre, il faudra repasser. S’il y a plus de 20 nœuds, ça peut-être sportif. On sait tous que dans ces conditions, peu d’amateur au sens strict du terme, sortent avec un habitable.

Le mythe de la régate. La régate et en toile de fond l’olympisme notamment pour la structure fédérale dont le métier est de faire rentrer la voile dans des cases. La mer est un fabuleux espace de liberté mais le sujet n’est déjà plus celui-là. On plante quelques bouées, on parle performance, entraînement, travail, résultat. C’est le sport à l’ancienne. Le chiffre et le classement comme uniques repères, la perspective des Jeux comme ligne de lire quand des gamins espéraient peut-être une ligne de fuite. Les bateaux ? Des coques sympathiques qui sont les mêmes depuis trente ans ou plus. Pour le départ au planning, on repassera. Pour la liberté aussi. Les jeunes se détournent de la régate, il ne faut pas chercher bien loin…

Le Vendée Globe cannibalisé par la com’ : course fabuleuse, sprint mondialement connu, authentique réussite sportive, véritable aventure humaine, succès public total. Soit. L’édition 2012 a toutefois marqué un tournant. Une nouvelle génération de « pilotes » aussi talentueux que décomplexés a sans doute fait passer par dessus bord l’aspect mystique de l’épreuve. Sous la pression et sans doute, sans le vouloir vraiment, des responsables de la communications. Moitessier « était le père spirituel des routards de l’océan » écrivait Luc Le Vaillant dans Libération en novembre 1993. Dans le même numéro, Jean François Coste parlait du « …difficilement communicable univers de la mer ». Les petits enfants aiment souvent leur grand-père mais il arrive aussi qu’ils dynamitent l’héritage. Dans libération toujours mais récemment sous la plume de Jean Louis le Touzet, on pouvait lire ceci : «Le flux d’images chasse un autre flux et ainsi de suite. A trop communiquer, le message perd de son intérêt. Les deux premiers ont montré des choses mais n’ont rien dit, ce qui est quand même un drôle de paradoxe», explique Kito de Pavant (Groupe Bel). Probablement que l’image est la nouvelle grammaire du large. Probablement que la course est allée au-delà des limites de la communication.» Il ajoute : «Les marins n’ont pas forcément vocation à être des metteurs en scène car, au fond, ça les emmerde. Or, ils l’ont, pour certains, surjoué.» Un coureur au large évoque «une digue qui a cédé sur cette édition» : «Comme si le quant-à-soi, le libre-arbitre, avaient sauté devant les contraintes de plus en plus puissantes de la communication.» A l’inverse, coté montagne, Kilian Jornett, a limité la présence des sponsors dans son projet « Summit of my Life ». Il a même déclaré : « On ne veut pas avoir à modifié nos films à cause d’un sponsor ». Le contraste est fort.

Le romantisme et le sponsoring : les italiens aiment la voile et les belles choses. Prada s’investit dans la Coupe de l’America et nous gratifie d’un bateau au design sublime. Prada se sert de l’image du marin dans les médias pour promouvoir un parfum. En France, la réalité est différente. Des galinacés, des assurances, des parpaings, des vérandas, du fromage, des cheminées, du recyclage, des sandwichs d’autoroute, des artisans, une banque, des tomates et des costards haut de gamme, un fabricant de plastique, un distributeur d’énergie et enfin, beau geste une fondation pour la protection de l’enfance. A quelques exceptions près, les sponsors transforment les bateaux en 4 x 3 aux qualités graphiques très discutables et les commanditaires sont des assurances, des marques de matériaux, des banques et des grandes marques. Tout ou partie du monde que l’on se propose de fuir quand justement on part en bateau. Des mythes et des contradictions.

La voile et la liberté : nous ne sommes pas là dans le mythe mais à la limite du malentendu. Pour quelles raisons a t-on envie d’aller sur l’eau  et dans notre société moderne, a quel moment le plus grand nombre a t-il la possibilité d’aller sur l’eau ? Quel est alors la « proposition » de la voile au sens philosophique du terme. L’habitable ? On voit que cette proposition n’est pas le réponse idéale. La compétition ? La compétition n’est pas à proprement parler synonyme de liberté. Alors ?

La voile et le « marché ». Autant dire, la voile et la réalité à une époque où le marché de la voile ne va pas bien et où le marché du moteur résiste mieux. Quelques chiffres, vous m’excuserez leur brutalité. 70% des bateaux neufs sont des bateaux à moteur et 51% des bateaux neufs sont des bateaux de moins de 6 mètres. La majeure partie du marché est donc constitué par les petits bateaux à moteur. En regardant le presse spécialisée, on se demande quel type de miroir elle tend. En ce qui concerne les voiliers, les chiffres de la Fédération des industrie nautiques indiquent pour la période 2010/2011 sont les suivants : entyre 8 et 10 m, 414 voiliers vendus en France. Entre 10 et 12 m, 565 exemplaires. Au-dessus de 12 m, on tombe à 285 unités. Autre chiffres assez rédoutables, en chiffre d’affaire sur la même période, les voiliers non habitables représentent 1% du CA. Certes le marché de l’occasion va bon train.

La voile au jour le jour : Ni l’habitable, ni la compétition ne sont synonymes de liberté, ni la compétition, ni l’habitable ne fournissent des réponses appropriées à un homme, une femme ou des enfants à la recherche de sensations et de liberté. Les structures, aussi bien les clubs que les ports ne sont pas ou peu tournés vers ce qui fait l’essence même du succès des sports de glisse que sont le windsurf, le kitesurf ou le surf, la session au débotté, parce qu’il fait beau, parce qu’il y a un « beau » coup de vent, parfois les deux en même temps qui tombe un samedi ou un jour de RTT. On va en mer pour le plaisir de glisser sur l’eau avec l’aide du vent. Il y a même un plaisir quasi charnel à se rapprocher des éléments, parce qu’à rouler sur le dos de l’océan avec le vent dans les mains et rien qu’un bout de carbone entre soit et toutes les forces de l’océan, on y trouve une épaisserur existentielle, une jouissance de l’âme qu’aucune compétition ne pourra jamais apporté tout simplement parce qu’elle ne se fait au détriment de personne. C’est ce dont parlent tout le temps les surfers, les windsurfers ou les kiteboarders qui sont capable de disserter sur une vague, les formes d’un plan d’eau, ou même de parler du vent comme d’une matière. Un plaisir identique aux grimpeurs qui relatent le rocher. Les voileux parlent peu de la mer en tant qu’élément.

 

 

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4 Responses to Voile : mythes et contradictions

  1. Emilien dit :

    Bel article. Mais je crois qu’au-delà de l’habitable et de la compétition, il existe une pratique vélique synonyme de sensations, de plaisir et de glisse qui a été oubliée : le skiff. Le planning ultime ! Les rushs d’adrénaline des bords de spi dans 20/25 noeuds de vent. Et les moths à foils ! Ca mérite bien une place dans le paysage vélique que tu décris, non ? ;-)

    Action !
    http://www.photoskiff.com/sailing/weymouth12/slides/DSC_0840-copy-sm.jpg

    Mais ce qu’il manque, ce sont de belles vidéos, comme les sports de glisses savent les produits. Pour l’instant, on se débat avec nos gopros…
    http://www.youtube.com/watch?v=n7rb-1Peue8

  2. Stéphane dit :

    Pas d’accord sur tout (surement mon passif de voileux versus surf/kite/planche), mais bien saisi !
    Ceci dit, pour le voileux qui a connu le large, la rondeur de la houle, … et sans être forcement au volant d’un camping-car …

    Stéphane

  3. thierry dit :

    C’est une réflexion d’ensemble, chacun a le droit de ne pas être d’accord au contraire. Il y aurait, par exemple, beaucoup à dire sur ce qui s’est passé en windsurf… et c’est aussi une invitation à tous pour exprimer d’autres opinions. :=)

  4. Salu Emilien. Merci pour ton intervention. Oui à 100%, le skiff mais aussi les petits catamarans sont des engins de fous pour prendre des G et s’éclater en mer mais tu avoueras que les « voileux » eux-mêmes en parlent peu et le font de façon anecdotique. Le cata fait un retour sur le devant de la scène mais au travers de J.O et de la sacro-sainte compétition. Trop nombreux sont ceux qui ont oublié Sharing The Wind le film culte de catamaran qui présentait ça comme un sport de glisse justement…