Je ne suis pas tout à fait journaliste par hasard, j’ai du dépenser le PIB de la France dans les kiosques depuis que je suis en âge d’aller tout seul au « marchand de journaux » du coin de la rue. Fan de sport auto, je lisais Echappement à 10 ans, Sport Auto et Virage Auto  à 11 ans, Auto Hebdo un peu plus tard et j’ai attaqué Moto-revue et Moto-Journal dans la foulée (j’achetais les deux chaque semaine). Moto-verte a capté ensuite mon attention. Dès le numéro 1. Vous en conclurez  que j’aimais les sports mécaniques ce n’est pas faux, que j’étais dévoré par la passion des deux roues, je ne peux pas vous contredire mais je suis rendu compte beaucoup plus tard que j’étais surtout fan des magazines, de cet objet beaucoup moins cher qu’un billet ou d’avion  mais qui vous emmène néanmoins à l’autre bout du monde. Quelques printemps après, je suis tombé sur les premiers Wind racontant les débuts du funboard, j’ai découvert aussi la bible, Surfer Magazine qui valait à lui seul tous les tours du monde virtuel. C’est peut-être là que j’ai commencé à apprendre la photo avant même d’avoir touché mon premier appareil. 

La passion de la photo et du graphisme vient de là, le goût du journalisme aussi. A part, une facilité pour écrire, je n’étais pas préparé et encore moins en bonne place pour termine ma route dans une rédaction. J’habitais une banlieue un peu grise. Mais finalement, tout est là. Si le reflet des rivages hawaiiens arrivait jusqu’au 9.3, c’était grâce aux magazines. C’est le pouvoir immense de la presse spécialisée. Ouvrir des portes sur les mondes qui vous passionnent. Voir à travers cette « longue vue » m’a donné envie de faire le voyage inverse. J’ai lâche les trains de banlieue pour sauter sur le marché pied des magazines et un beau jour, après quelques mois à hanter les couloirs d’une rédaction comme on hante un terminal d’embarquement, je me suis retrouvé à Hawaii, du coté recto du miroir. Loin de moi l’idée de me plaindre mais j’ai compris après coup (décidément) que c’était aussi déstabilisant.

Un paquet d’année plus tard, trois décades à vrai dire, dont deux de presse, le virus est toujours là. Il a muté le salaud. J’arrive à modérer ce que je laisse à mon kiosquier, mais si je suis toujours passionné par un journal ou un magazine, j’ai bien compris que je ne résisterai pas aux multiples possibilités qu’offre le net à un journaliste soucieux de faire son métier qui consister pour les dealers de vent et de vagues comme moi, à montrer des directions, à ouvrir des portes, à fournir matière à rêver, à partager des émotions. On peut y mettre du son, des photos, de la vidéo, ça va vite mais ça n’empêche pas le recul, c’est réactif, le lecteur peut répondre et même apporter son éclairage, c’est vivant et il faut avoir garder un pied dans le siècle précédent pour ne pas y plonger la tête la première.

Mais je m’égare. Je suis un consommateur de presse car c’est un bel outil pour s’élargir l’esprit à condition de la consommer en quantité suffisante. Je conserve de l’amour pour la presse papier, celle qu’on emmène sur la plage ou dans les toilettes, celle qu’on lit à deux, ou au fond du lit, ou au fond du lit à deux, celle qui ne consomme pas d’énergie même après vingt lectures. Je m’égare encore. La presse ne vaut que quand on multiplie les points de vue. J’ai dévoré des années la presse quotidienne, de news magazines aussi, j’avoue qu’aujourd’hui le net a ralenti mon appétit de papier. Sur un plan strictement personnel, après 20 ans de presse et sachant que mon métier et mes passions ont toujours été mélangés, j’essaye de conserver des domaines dans lequel l’aspect professionnel n’est pas invité. J’aime lire Big Bike, un brûlot sur le freeride, des canards de montagne et de ski, je ne manque plus ou presque la nouvelle formule des Inrocks pour son ton décapant et j’aime beaucoup aller acheter le Monde du samedi accompagné du supplément Magazine.

Je viens de faire vingt cinq lignes pour planter le décor, j’en viens au vrai sujet de ce billet. Au départ, il y a une dizaine d’années, il y avait Le Monde 2. Il s’agissait d’un magazine de reportage intelligent et exigeant. Victime (peut-être) de son positionnement élitiste, très photo-reportage, ou de son succès sait-on jamais, il se transforma en supplément avec le journal le Monde du W.E. Bonne option même si l’esprit initial ne pouvait se décliner sur un rythme hebdomadaire. Ces deux ou trois dernières années, j’ai peu manqué ce rendez-vous de fin de semaine tant les sommaires variés, le recul vis à vis de l’actualité et la qualité de la ligne éditoriale me convenait. C’était sans compter une vieille lune qui agite le monde des éditeurs. La nouvelle formule. Comprenons nous bien, un magazine doit vivre, changer, évoluer et les rédacteurs en chef qui coulent les sommaires dans le béton de leurs certitudes ne vont pas forcément dans la bonne direction, mais à l’inverse, la recette qui consiste à modifier profondément un titre sans crier gare est toujours sujette à caution. Alors bien sûr, ce que je vais dire ici est personnel et subjectif mais c’est un avis de lecteur et d’observateur. La nouvelle formule est plus cossue mais bien plus creuse aussi. Elle a pris du poids quand il aurait fallu prendre de l’épaisseur.

Le numéro de ce matin est assez caractéristique. Commençons par l’édito : j’extrait quelques mots : crise, angoisse, gout amer, retrouvailles, névrose familiales tout ça dans les trois premières lignes. Ce qui est cocasse, c’est que juste avant se succèdent une double page Armani, une double page Chloé, une double Principauté de Monaco, une page Gucci, et une autre Don Pérignon. Après ces mots anxiogènes, une page Moët et Chandon clôt cet étonnante et contradictoire entrée en matière. Si je me risquais à un peu d’humour noir, je dirais que dans ce titre qui a la réputation de pencher à gauche, ne manque plus qu’une pub pour du caviar. Dans l’absolu, la publicité est nécessaire au fonctionnement d’un magazine mais elle ne doit pas le submerger ou peser sur son contenu. Or, les 50 premières pages du magazine sont désormais rythmées ainsi : une page de contenu et face à elle une page de pub et ce découpage nuit clairement à l’esprit du magazine et à la tranquillité du lecteur sans cesse ramené vers un écran pub. En fait, je pourrai passer sur ces défaut si la partie éditoriale avait conservé cette curiosité, cette fraîcheur et cette diversité que j’appréciais. Je ne crois pas que ce soit le cas. Le magazine est pesant, boursouflé et ennuyeux. La forme a pris le pas sur le fond.

Passons à la fin du magazine : un interminable shopping qu’on aurait pu voir dans Elle ou dans un magazine d’aéroport. Le Monde renvoi la balle à Nespresso, Lanvin, Channel, Cartier, Ruinart. Il est temps pour le lecteur de s’envoler vers d’autres horizons…

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4 Responses to La presse et le mythe de la nouvelle formule

  1. Nico, Nice dit :

    Depuis sa sortie, je suis fan de Polka et je me suis abonné :)
    Cela faisait longtemps que je n’avais pas trouvé un magazine qui me plait à ce point là !!

  2. thierry dit :

    Salut Nico. Avant de te répondre, je confirme. J’ai acheté Le Monde ce matin. Dans l’un des sujets phare, le sergent Jeff Glitzow déclare « La pizza du vendredi soir, c’est une tradition depuis que je suis gamin ». Du grand journalisme qui pose les vraies questions assurément. Revenons à l’édito. J’extrait quelques mots : crise, angoisse, gout amer, retrouvailles, névrose familiales tout ça dans les trois premières lignes. Juste avant cet édito une double page Armani, une double page Chloé, une double Principauté de Monaco, , un page Gucci,, une autre Don Pérignon et juste après ces mots anxiogènes, une page Mote et Chandon. Je porsuis : les 53 premières pages du magazine sont rythmées ainsi. Un page de contenu et face à elle une page de pub. Le marketing donne le tempo, le contenu est prié de s’y plier. Passons à la fion du magazine : un imbuvable shopping qui se la pète avec des objets pleine page. Et là, le Monde renvoi la balle à Nespresso, Lanvin, Channel, Cartier, Ruinart, avec des légendes confondantes de stupidité commerciale. Pour un journal qu’on dit de gauche, ne manque plus qu’une pub pour le caviar. Beurkkk…

  3. thierry dit :

    Je te comprends pour Polka. Il y a quelques chose qui m’attire dans ce mag mais bizarrement, à chaque fois que je l’ai acheté, rien ne s’est passé. Je n’arrive pas à rentrer dedans, c’est assez difficile à expliquer

  4. Christian dit :

    Très bon papier, que je viens seulement de déguster. Sympa l’intro sur ta vie perso, bien écrit. Quand à la suite, elle est révélatrice du monde actuel tourné vers le mercantilisme, tout le temps, partout. Dès qu’un truc est bien, il suffit d’attendre quelques année et il est perverti. la chute du billet me fait penser à un truc que j’ai lu quelque part (sur ton blog ?) sur la fin de Time Life et les reporters de guerre – au milieu du champagne et du caviar, difficile de mettre des photos insoutenables. Et d’où la question – rejeter la médiocrité est une évidence, fuir le luxe est une nécessité … être juste normal – est-ce possible ? Christian